24/11/2024 : peindre le jugement

Marc 13,24 à 32

tiré des Carnets du pasteur – P.Prigent : Le peintre qui refusa de peindre

Lu à trois voix 

Il portait le titre de peintre officiel du Prince-Archevêque. C’était donc lui qui devait décorer le tympan du porche monumental de la nouvelle église.

« Et que peindrai-je ? », demanda-t-il .

« Je veux, lui dit le Prince, que tu montres Dieu siégeant pour le jugement dernier. On lui présente les hommes et, selon le bien ou le mal qu’ils ont fait, la balance penche du côté du paradis ou de l’enfer. Veille bien à ce que ta peinture fasse peur, car il est écrit…quelque part… que la crainte du juge est le commencement de la sagesse. Va et mets toi à l’œuvre sans perdre de temps ». cf.Ps111.10

L’assistant du peintre ne perdit pas une minute : il tailla les crayons, nettoya les pinceaux, découpa le papier. Il eut bientôt dressé l’échafaudage jusqu’en haut du tympan.

Mais son maître ne se décidait pas. Il venait tous les jours, regardait le tympan longuement en silence, puis il hochait la tête et repartait s’enfermer dans son atelier où il ne faisait que méditer.

L’assistant s’impatientait. Quand il fut fatigué de s’impatienter, il esquissa sur le mur quelques traits au charbon, puis il continua et bientôt le tympan fut habité par une scène complète :

Sur son trône, céleste Dieu apparaissait, lançant des éclairs. Il regardait la balance qui penchait d’un côté ou de l’autre, en suite de quoi il prononçait la sentence et les hommes se tordaient de douleur dans les supplices infernaux ou bien jouissaient béatement des suavités d’un paradis éternel.

Le maître voyait les progrès du dessin. Chaque jour il venait et regardait longuement, puis il secouait la tête en signe d’impuissance et repartait sans rien dire. Quand l’assistant en fut à représenter l’horreur des souffrances des damnés, le maître pleura. Mais toujours sans rien dire.

Alors l’autre n’y tint plus. Dégringolant de son échafaudage, il osa exiger qu’on lui explique un comportement qui risquait de mener tout droit à la catastrophe. Le peintre enfin parla :

« Je ne peux pas peindre cela, dit-il, c’est un tableau sacrilège et contraire à l’évangile ! »

« Qu’est-ce que vous allez chercher, répondit l’assistant, moi je ne connais que le credo qui parle du jugement des vivants et des morts au grand jour où tout finira. Et s’il y a jugement, c’est qu’il y a des coupables à condamner et des justes à récompenser ! »

« Je l’ai aussi pensé, dit le peintre, mais j’ai relu les évangiles et je n’y ai rien trouvé de semblable ! »

« Et qu’avez-vous trouvé ? »

« Que le Christ n’est pas venu dans le monde pour le juger, mais pour le sauver ! », comme le dit Jean  (Jn 3,16-18).

« Mais je rêve, dit l’assistant ! S’il n’y a pas de jugement, alors il n’y a plus de justice, plus de lois à respecter, plus de morale, c’est le chaos, la gabegie, tout est permis ! Et Dieu regarderait tout ça sans même lever le petit doigt ! 
Sauf votre respect mon maître, ça ne va pas du tout ! »

« Non, dit le peintre, ça ne va pas du tout. Mais pas comme tu le penses : selon l’évangile c’est tout différent ! Quand un homme rencontre Jésus et le reçoit avec foi ou qu’il le rejette, c’est cela le jugement. »

« Et le code, les lois ? »

« C’est le juge lui-même qui est le code »

« Je ne comprends rien : on voit toujours représenté le juge avec un livre à la main. C’est quoi le livre d’après vous ? »

« C’est le grand livre des vivants. »

« Et qu’est-ce qu’il y a dedans ? »

« Les noms des gens »

« De tous ? »

« Oui, il les connaît tous, il les appelle tous. Il leur demande : veux-tu venir avec moi, veux-tu m’être fidèle et être mon ami ? »

« Et ça engage à quoi ? »

« A devenir comme il veut ! »

« Mais c’est trop difficile ! »

« Il aide ! »

« Et selon vous, tout le monde y est, avec son nom ? »

« Oui »

« Il n’oublie personne ? »

« Personne ! »

« C’est un recensement, pas un jugement ! »

« Je crois que tous les noms ne sont pas écrits de la même manière. Il y en a qui sont barrés : ceux qui ont tourné le dos à Jésus. »

« Ah, vous voyez bien ! »

« Oui, il me semble que je le vois : ils sont barrés au crayon. Le trait peut être effacé ! »

« Tout le temps ? »

« Tout le temps jusqu’à ce qu’on ferme le livre ! »

« Quand ? »

« Personne ne le sait, mais ce que je sais c’est que jusque là il n’est jamais trop tard ! »

« Alors vous ne peindrez pas ? »

« Si. Mais autrement ! »

Et il grimpe sur les planches et, à grands coups de pinceau, il dessine à la peinture blanche une tout autre scène.

« Mais c’est une crucifixion !», proteste l’assistant.

« Oui, c’est là qu’il a sauvé le monde en l’aimant plus que sa vie et s’il nous a sauvés, c’est que le jugement a eu lieu ! »

« Alors on fait ce qu’on veut, »

« On fait ce qu’il veut ! C’est pour cela que je mets au pied de la croix Marie et Jean : ce sont les premiers qui ont accepté le jugement qui fait d’eux des sauvés appelés à devenir des justes »

« Ah, tout de même vous dîtes qu’il faut vivre selon la justice ! »

« Oui, mais la justice, c’est le jugement qui la produit. Pas l’inverse ! »

« Et là, dans le coin, c’est Jean-Baptiste ? »

« Oui, il a annoncé le grand jugement de Dieu. Il l’a vu de ses yeux et il a dit : Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ! »

Et, d’un coup de pinceau il fait apparaître l’agneau.

« Et sous la croix, qu’est-ce que vous dessinez là ? »

« La foule de ceux qui sont venus au monde trop tôt, ou qui n’ont pas su, ou qui n’ont pas voulu, ou qui ont voulu, mais seulement un peu ou pour un petit moment…Tous ceux qui n’ont pas eu la chance de vivre le salut ! »

« Alors ils sont damnés ? »

« Je crois en un Dieu tout-puissant. Il est maître du temps et du monde. Le grand livre du jugement est appelé dans les visions de l’Apocalypse le livre de l’agneau immolé depuis la création du monde (Apoc. 13,8). C’est dans ce livre que sont écrits nos noms à tous, à commencer par Adam qui fut le premier. »

« Mon maître, peut-être bien que vous avez raison. Mais maintenant, il nous faut prier Dieu pour que le Prince le pense aussi ! »

 

Version PDF à télécharger

 

Contact