260503-Lc24-Etonnement

prédication donnée à Loriol

Luc 24 v

Qu’il est beau de voir venir par-dessus les montagnes un porteur de bonne nouvelle! Il annonce la paix, le bonheur et le salut. Et il te dit, Jérusalem: «Ton Dieu est roi». Ecoute donc les hommes que tu as placés en sentinelle: tous ensemble ils crient de joie, car ils voient de leurs propres yeux le Seigneur revenir à Sion. Ruines de Jérusalem, lancez des cris de joie : le Seigneur réconforte son peuple, il a pris en main la cause d’Israël. Aux yeux de toutes les nations le Seigneur s’est donné les mains libres pour réaliser son œuvre sainte. Et jusqu’au bout du monde on pourra voir la délivrance que nous apporte notre Dieu.

Il est debout, au centre de la longue chambre, les bras levés, les mains tendues, celui qui sonne ainsi, joyeusement, le clairon d’Esaïe. Tout son être se pousse, d’une seule tension, de la terre vers le ciel comme s’il voulait serrer de ses deux mains ouvertes les deux mains de son Père, Dieu de la délivrance. Et tout autour de lui, se tenant par la main, gaiement, ils chantent et certains dansent, et la ronde se forme dans un sens puis un autre, et les mains s’entrelacent, et les bras se lèvent, disant bien clairement toute leur reconnaissance. Car c’est de tout leur corps et puis de pleine voix, qu’ils expriment à leur Dieu la joie qui les occupe, leurs battements de cœur et l’élan de leur âme. Enfin le chant s’arrête et les pieds font de même, et chacun en soi-même loue, adore, remercie.

Au sortir de leur méditation et de leurs louanges l’un d’entre eux reprend :

– Oui vraiment, quel bonheur et quelle réponse extraordinaire vous avez reçue. Toutefois en vous écoutant, je n’ai pas cessé de me demander, comment, vous avez pu rester auprès de lui tout en le considérant comme un inconnu ?

– C’est bien la question que nous nous sommes posée alors que nous avions mangé le pain et qu’il n’était plus devant nos yeux : N’y avait-il pas comme un feu qui brûlait au-dedans de nous quand il nous parlait en chemin et nous expliquait les Ecritures?

– Cette question, ce mystère, nous l’avons retourné dans tous les sens, dès notre départ d’Emmaüs jusqu’ici, sans lui trouver de réponse. En effet, comment est-ce possible, disais-je à Cléopas, que nous — qui ne pensions qu’à lui, qui ne parlions que de lui,— nous ne l’ayons pas immédiatement reconnu ?
Alors que c’était lui, lui-même, qui marchait à nos côtés, nous répartissant abondamment cette savoureuse nourriture, inépuisable, des Saintes Ecritures, cette nourriture qu’il rompait à chaque pas devant nous tel le pain de son corps; cette boisson qu’il versait à chaque pas en nous, tel le vin de son sang: Sa vie pour la nôtre ainsi distribuée !

– De fait, c’est incroyable ! Trois ans, presque trois ans, passés à l’écouter, à le voir, à l’aimer, à rêver de lui, à se souvenir de ses paroles frémissantes et de ses actes fulgurants… et se trouver à ses côtés en l’ignorant ! Comme si sa mort avait en nous tout effacé. Comme si c’était nous, nous-mêmes qui avions traversé le fleuve de l’oubli. Et plutôt que d’éclaircir ce mystère, nous n’avons fait qu’allonger la liste de nos questions.

– Tout en marchant nous nous disions : oui, comment est-ce possible, de l’aimer à ce point, sans même le reconnaître …? de le désirer à ce point sans le voir à nos côtés… ? de le regretter à ce point et, à ce point, l’ignorer…?

– Faut-il être aveugle, n’est-ce pas, pour avoir, à ce point, égaré son âme ? Faut-il avoir, jour après jour, obstrué tous nos pores spirituels pour empêcher, à ce point, les Saintes Ecritures de pénétrer en nous ? Faut-il être lépreux de l’esprit et du cœur, pour être, à ce point, insensible à sa présence ?

– Le voir, là, sans le voir ! Le côtoyer sans être assez amoureux, pour qu’un déclic en nous, le décèle et nous fasse dire: « c’est lui !»

– Quand on sait, si l’on en croit le poète grec (Homère), que le dernier des roquets aveugles, pour autant qu’il ait été nourri de sa main, comme nous l’avons été, aurait aussitôt jappé lui sautant au visage en signe de reconnaissance, de pleine, de joyeuse, d’amoureuse reconnaissance !

– Ne pensez-vous pas que vous étiez, comme nous tous, tellement stupéfaits, attristés, anesthésiés, veufs de tout espoir…, que tout était clos en vous, et que vous étiez à ce point abasourdis de peine, que vous étiez ainsi empêchés de le reconnaître ?

– Oui, mais tout de même, lui, lui notre Maître, que nous avions tant admiré. Comme moi tu te souviens certainement qu’il nous a bien souvent avertis …

– Si je me souviens ? Tiens, ce fameux jour où il nous avait annoncé par quoi il devrait passer, en ajoutant : Et le troisième jour il reviendra à la vie.
Entre parenthèses, je me demande bien qui a osé prétendre qu’un homme averti en valait deux. Peut-être, mais deux – quoi ?

– Hélas, c’est ne pas compter avec notre présomption, avec notre aveuglement, avec notre orgueil, avec notre façon d’écouter ce qui nous est dit sans réfléchir à ce qui a été dit, mais en suivant les méandres de nos désirs, ce qui fait que nous rejetons sans plus d’examen, ce que nous ne saurions immédiatement concevoir.

– Exact ! aussi devons-nous rester éveillés.

– Ah ! ne me parle pas de rester éveillé, car vraiment je n’en peux plus. Et pourtant, vous auriez dû nous voir, tous les deux assis à cette table, mangeant d’un vigoureux appétit, multiplié par la joie, la fatigue, l’émerveillement et le manque de sommeil – quelle puissante faim nous avions !

– Ça oui, nous éprouvions le regret qu’il nous ait quittés, tout en conservant, illuminée dans nos cœurs, l’ineffaçable certitude qu’il était définitivement présent en nous. Nous nous demandions comment croire plus rapidement, en étant attentifs à garder un cœur intelligent, ouvert parce qu’irrigué par son Esprit.

– Et après avoir mangé, nous étions pleinement heureux, tandis qu’auparavant nous avions marché si tristement, nous traînant sur la route qui conduit à l’auberge où Le Messie se dévoile !

– Ah ! j’admets que le désir d’y séjourner était bien tentant …!

– C’est bien vrai, nous étions joyeux, vraiment heureux ! et nous le sommes toujours, et nous avions sommeil…. Vous savez que depuis cette nuit affreuse, nous n’avions pas dormi plus que vous, et la carcasse n’en pouvait plus, à vrai dire elle n’en voulait plus. Malgré cela nous nous sommes repris …

– N’as-tu pas l’impression que, plus exactement, nous avons été repris ?

– Oui, c’est bien ça ! Car s’il était ainsi venu à notre rencontre, cela n’était pas pour nous seuls, et certainement pas pour que nous nous reposions comme des enfants bienheureux d’avoir été retrouvés par Celui qu’ils avaient perdu.

– Mais bienheureux nous l’étions ! Ceci nous a donné l’élan pour reprendre la route. Nous nous sommes énergiquement secoués, nous avons payé notre écot en remerciant notre hôte et, après nous être copieusement arrosé la tête avec l’eau destinée aux bêtes afin de nous tenir éveillés, nous sommes revenus par cette nuit splendide, pour vous annoncer, pour vous confirmer cette Bonne Nouvelle, en louant le Seigneur de s’être ainsi révélé à nous, à nous qui en avions tant besoin.

Et vu l’heure, je vous propose de chanter le Hallel avant de nous endormir…

 

Télécharger le texte en PDF

 

Contact