251123-Lc23v33à43-Jésus quel roi?

prédication donnée à Crest, lors de l'échange mutuel de chaires

2 Sam. 5 v1-3         Luc 23 v.35à43

Avec ces 2 textes, nous avons 2 visions de la royauté – pour le moins ! Et 2 visions que nous cherchons, dans nos pensées, à superposer quelque peu. Nous tentons de les lier l’une à l’autre parce que le Règne de Dieu doit s’exprimer dans le règne humain, sur terre. David, roi sur Juda devient roi sur tout Israël et Juda, parce que Dieu l’a béni et protégé, selon les écrits bibliques. Et Jésus, descendant de David, ne peut que hériter cette royauté, mais bien sûr de manière plus vaste et totale que celle de son aïeul. David est connu aussi comme berger, et l’on imagine sa royauté à l’image du berger qui rassemble, conduit, nourrit et protège son troupeau – et qu’il va appliquer cela pour le peuple. Jésus est proclamé par dérision roi-des-juifs au moment de sa mort, soulignant comment se termine tout règne humain vaincu ; mais il est devenu roi-des-rois et seigneur-des-seigneurs par son réveil de la mort, son élévation à la droite de Dieu, et de là il apporte le salut à toute l’humanité – et même toute la création – à la manière du vrai bon berger ! Alors on chante son règne, avec joie ! Et nous conservons aussi le fait qu’il présidera un jugement dernier, qui fera le tri chez les humains – assez semblable à celui que les humains font entre eux.
N’est-ce pas là, bien souvent, notre manière de parler de sa royauté ?

Nous restons ainsi dans le même schémaappliquer au règne céleste les mêmes règles/principes, que les royaumes humains. C’est là notre tentation et nos dérives, c’est là trop souvent nos façons d’exprimer la souveraineté de Dieu et de son Christ, dans ce monde-ci et le monde spirituel, parfois même dans l’Eglise et par l’Eglise… 

Luc écrit que le peuple se tient là et regarde. Il a participé à la condamnation de Jésus, et maintenant assiste au spectacle, approuvant les différentes prises de parole: spectateur de la colère des chefs envers Jésus, qui le conspuent parce qu’il ne peut pas démontrer qu’il est l’élu de Dieu, le Messie envoyé par Dieu ; Jésus est en train de manquer son ultime occasion, il en a sauvé d’autres, mais pas lui-même. Il est spectateur des soldats et leur ironie cinglante envers Jésus, ce roi de pacotille des juifs, exposé nu sur la croix, incapable de se sauver. Il est un spectateur de ce bandit, désabusé par ce faux messie qui ne peut sauver ni lui-même ni les résistants contre l’ennemi. Le peuple soutient cette triple attaque sur la messianité de Jésus, sa capacité à sauver, triple reprise de la tentation du début de sa vie, au désert.  Si seulement Jésus voulait répondre à ces accusations qui nient ce qu’il est, ce qu’il a fait ! 

Le peuple se tient là et regarde, sa colère peut exploser d’un instant à l’autre : Pourquoi Dieu ne répond-il pas à leurs attentes ? Si Jésus est Le Christ, s’il est Le Roi, pourquoi ne pas agir vraiment comme tel ? En tant que Roi, il devrait manifester sa puissance, et comme Messie, descendre de la croix et régner. Il y en a tant qui sont dans le besoin. Les demandes des chefs, soldats et bandit interrogent la prétention de Jésus à être l’envoyé de Dieu, le Messie que tous attendent. Ce Messie apporte le salut de Dieu auprès des démunis et malades, mais il aurait dû aussi apporter le salut politique. Et là, ça coince ! Le Messie de Dieu ne fait pas ce qu’ils veulent, Alors c’est devant la mort qu’il doit montrer son lien avec Dieu. Va-t-il utiliser la force de Dieu ? ou en est-il incapable ? Cette non-résistance de Jésus est au cœur de leur désillusion et nourrit leur colère, leurs moqueries et le mépris. Oui, ce désenchantement peut aussi serrer notre coeur et exploser dans le regard et les paroles, lorsque Dieu ou son Messie ne répondent pas à nos attentes.

Le peuple se tient là et regarde. Il a peut-être entendu l’autre bandit siffler des paroles différentes; selon lui, Dieu n’a pas envoyé Jésus pour qu’il prenne sa place de Roi et de Prêtre, ni comme général de l’armée. Pour ce 2e bandit, Jésus est accusé à tort, il ne veut pas imposer un règne de fer et de feu, il n’endosse pas le rôle du Messie qui doit sauver le peuple élu et pas les autres. Il ose dire que lui et son compère sont crucifiés à cause de leurs crimes. Il ose dire que Dieu n’est pas à l’origine de leur mort à eux, les bandits. Il ne mêle pas Jésus à leur lutte, en lui demandant de le sauver de la mort. Il a pris conscience que Jésus et le Dieu dont il parle, n’évitent pas la mort, mais qu’ils sont là jusque dans la mort. Pour ce bandit, vouloir mettre en place le Règne messianique dans ce monde est une utopie.

Et dans un dernier jet de paroles, il adresse une ultime prière à Jésus : souviens-toi de moi quand tu viendras vers ton règne. En fait, il attend aussi que Jésus montre qu’il est le Roi Sauveur; mais dans un autre temps, plus tard, au jour final qui appartient à Dieu. Par le fait que Jésus ne bouge pas un doigt pour échapper à la mort, et parce que Jésus refuse de sortir le grand jeu, le bandit reconnaît en lui une royauté différente de celle voulue par les humains en guerre les uns contre les autres. 

Souviens-toi de moi quand tu viendras vers ton règne. Alors oui, il reconnaît Jésus comme roi, mais il l’attend pour demain, il l’espère pour la fin du monde. Il a la même foi que la soeur de Lazare, qui répondait à Jésus – oui je sais, Lazare ressuscitera lors de la résurrection, au dernier jour… Et c’est bien souvent cette résurrection-là que nous annonçons largement lors des cultes de consolation (obsèques). Ce jour-là, la mort sera balayée, le péché et le malheur aussi; ce jour-là, Dieu fera cesser toutes les horreurs que nous subissons, et celles que nous commettons, nous comme les autres, et tous les malheurs de la nature.

Luc montre que beaucoup veulent un roi et messie maintenant, qui contraigne les humains à l’obéissance religieuse et politique. Le 2e bandit et quelques autres espèrent le roi et messie pour le jour dernier. Mais Jésus ne s’aventure ni dans l’un ni dans l’autre. 

Avec le peuple qui se tient là et regarde, nous entendons sa réponse : Jésus dit, aujourd’hui, tu seras avec moi, dans le paradis. La situation est étrange : Jésusmeurt dans quelques minutes et il assure que ce jour déjà, l’événement espéré pour la fin du monde aura lieu : tu seras avec moi. Pas question pour Jésus d’oublier, puisqu’il accueille ce jour-même, le 2e bandit ; ainsi, ce jour-même, il ne descend pas de la croix, il ne surgit pas comme le sauveur tout-puissant, mais il accueille au paradis ! 

En parlant du paradis, Jésus éveille son tout premier sens, l’idéal qu’il véhicule : la fraternité première des humains entre eux et avec toutes les créatures, et même avec Dieu qui se promène au milieu d’eux. Pas question d’un Roi dictateur, ni d’un berger, puisque tous sont les uns avec les autres et surtout avec Jésus. Si à ce moment-là, dans ce paradis, Jésus reçoit un titre, cela vient de Dieu – et pas de nous !

Alors bien sûr, ne renions pas les divers titres que l’on trouve attribués à Jésus dans les textes du NT, entre autre dans la grande célébration céleste de l’Apoc’. Mais le récit de Luc nous invite à rester dans une certaine sobriété, une retenue ; et surtout ne pas configurer la situation céleste – déjà là –  à partir de nos conceptions humaines. Le royaume de Jésus, la royauté de Jésus ne peuvent être décrits qu’avec la croix comme point d’ancrage, ou passage obligé : ainsi l’Apoc utilise l’image de l’agneau égorgé vivant ; et cela nous conduit à changer nos paradigmes, nos registres, nos doctrines, nos dogmes même bibliques, notre exercice du pouvoir (etc), à passer tout cela au crible de la croix, régulièrement, jusqu’à ce jour où Jésus viendra nous dire – au creux de l’oreille du coeur – aujourd’hui tu seras avec moi au paradis. Quelle promesse !

 

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